L'ÂNE DE CORSE

À la fois source de revenus, animal de bât et symbole, l'âne a toujours été omniprésent en Corse, mais l'île ne compte plus aujourd'hui qu'un millier de têtes.

aneLes ânes furent dans toutes les "Pieve", ou micro-régions insulaires, de braves compagnons de transhumance pour les bergers, de vaillants porteurs d'eau, des aides précieux pour les cultivateurs et les oléiculteurs.
D'une grande résistance et sachant se contenter, pour leurs besoins alimentaires, de ce qu'ils trouvent dans la nature, les ânes ont joué un grand rôle dans l'île.


Des fouilles archéologiques ont montré que les premiers ânes de Corse correspondaient au type "Equus asinus africanus", une souche provenant d'Afrique et qui a longtemps été majoritaire au sein de la population asine insulaire.

Au XVIIe siècle, l'âne corse est gris, parfois noir, et mesure en moyenne 0,98 m au garrot. Dans son étude sur la situation des populations d'équidés en Corse, réalisée avec le concours du Parc naturel régional de Corse, Frédéric Tertrais note que << dès cette époque, les éleveurs ont cherché à augmenter son format en important des baudets italiens des Pouilles, de Sardaigne ou de France continentale >>.


aneAu début du siècle, la très riche iconographie consacrée à "Kallisté", montre des "types" souvent accompagnés de l'équidé singulier.

Pendant cette période faste, l'âne est omniprésent sur l'île.

À partir de 1932, le service local des haras fera peser plus fortement l'influence des ânes noirs catalans. On recense alors jusqu'à plus de 20 000 individus. De grands troupeaux paissent dans le Cortenais, la Castagniccia, le Fiumorbu. Jusqu'au début des années 1950 va également se développer un florissant commerce de viande à destination des charcuteries italiennes ou niçoises, spécialisées dans certains types de saucissons...

Mais en en 1970, on ne compte plus que 3 000 bêtes. La Corse reste pourtant le second département français "asin", après la Manche et avant le Cantal.

Dans les années 1980, une estimation annonce << seulement 1 800 individus >>. Qu'en est-il de nos jours ? la population actuelle compte près de 1 000 têtes.

La morphologie générale a changé et la taille moyenne au garrot est passée de 1,20 m à 1,30 m. Il y a de nombreux ânes noirs, mais le "petit gris" de Corse est toujours là...

Aujourd'hui, après bien des vicissitudes, il semble que son avenir soit plus serein. En effet, une association très active, "A Runcada" - de rùnca : braire -, s'occupe de rendre l'âne de plus en plus présent << nous voulons faire redécouvrir à la communauté les vertus, les qualités, le charme d'un animal fabuleux qui fut la "Rolls" du pauvre...>>

aneLe pied sûr, l'âne peut transporter de lourdes charges sur des chemins pentus et délicats, c'est encore l'animal de bât par excellence.

Même aujourd'hui, il n'est pas rare de voir des hommes se déplacer sur le dos de leur âne.

D'après un texte de Jean-Jacques Andreani, tiré de "Corse" - Méditerannée Magazine - Milan Presse




L'Histoire de l'Âne


Le mot âne prendrait son origine dans la langue sumérienne où il se dit "ansu", il devient "onos" en Grec et "asinus" en Latin...

On pense que la domestication de l'animal a commencé au cours du IVe millénaire avant Jésus-Christ.

Plus de mille ans plus tard, l'âne a conquis une place importante dans la brillante civilisation de Mari, un royaume sumérien établi le long de l'Euphrate. Ânes de Sumer, de Babylone, ânes nubiens, égyptiens ou de jérusalem, c'est bien dans le vieux monde méditerranéen que les relations avec les hommes ont été établies. Puis des rives orientales de la Grande Mer, au rythme des convois et des caravanes commerciales, l'expansion de cet équidé bien singulier a gagné l'Europe entière...

En Grèce, le roi de Phrygie, l'illustre Midas, se retrouva paré d'oreilles d'âne, lui qui avait préféré les sons de la flûte de Pan à l'harmonie créée par Apollon sur sa cithare.

L'âne sait, lui, discerner les sons divins... Tel celui de Balaam, il peut aussi voir les anges et "entendre" leur langage. Avec le bœuf, il assiste à la naissance de l'Enfant Jésus. C'est lui qui sera le moyen de transport du "Fils de Dieu" sur la terre : en Egypte où il sera caché. A Jérusalem, où il mourra pour ressuciter, le jour de la fête des Rameaux, Jésus arrive dans la ville sainte sur le dos d'un animal qui "a des oreilles pour entendre" - longtemps, le fameux bonnet d'âne coiffa celui qui, justement, ne savait pas écouter. Il était posé non pour humilier, mais pour que celui qui le porte apprenne enfin à "entendre" -.

Apulée, dans son roman "l'Âne d'Or" ou les "Métamorphoses", se sert des mésaventures de Lucius pour indiquer à tous la voie du Salut. Progressivement, le héros est métamorphosé en âne : il mérite un châtiment exemplaire pour son abandon total aux plaisirs de la chair. Puis, Lucius se voit transformé à nouveau. Il redevient homme. Au-delà d'une symbolique importante de l'entremise salvatrice d'Isis, Apulée montre un Lucius pouvant s'engager sur la voie de la pureté. Un Lucius nouveau, qui peut emprunter le chemin de la connaissance divine car il a "dépouillé" l'âne et "revêtu" l'homme. Cette transmutation" sera rendue célèbre par le conte bien connu de Peau d'Äne.

L'âne est présent dans tous les rites religieux

Au Moyen Âge, l'animal représente symboliquement, pour les alchimistes, l'être qui s'enferme, buté, dans une vision réductrice du monde. L'âne devient un démon à trois têtes symbolisant le sel, le soufre et le mercure...

anesAu XIIIe siècle, le mystérieux Office de l'âne ou des Fous est célébré pendant le cycle férial du "Dodécahéméron" qui regroupe, entre Noël et l'Épiphanie, un grand nombre de fêtes. Il donne lieu à des cérémonies religieuses et à d'importantes réjouissances populaires : un enfant était élu par la foule à la dignité de "Praeses" et de "Baculus" (pour son bâton, image de la crosse épiscopale). Il était alors placé sur un petit baudet et accompagné longuement en cortège, lors d'une procession. Un office solennel, plutôt particulier, était même chanté en son honneur.

L'âne était, et demeure, présent partout...


Harpalionu, le roi des lions

Il y a très longtemps, sur l'île de Corse, un âne se mit en tête de faire fortune. Il partit un jour vers les collines et les prairies, goûtant l'herbe tendre et se délectant de gros chardons, son met favori. Ravi de son sort, il se mit à braire si fort et si joyeusement qu'un lion, intrigué, passant non loin de là, vint voir de quoi il s'agissait. À la vue de l'âne, il resta étonné. Jamais, dans ses courses, il n'avait vu pareil animal !

Après quelques instants, il s'approcha du baudet et lui demanda :

-Comment t'appelle-t-on ?

-Harpalionu.

-Harpalionu ?

-Oui.

-Tu es donc si fort pour oser te dire au-dessus des lions ?

-Il n'est pas d'être auquel on puisse me comparer.

-Puisque tu es si fort, je vais te proposer un marché.

-Et quoi ?

-C'est de nous liguer contre tous les animaux.

-Je veux bien.

Et les voilà partis tous les deux à travers champs. Bientôt, il fallut franchir une rivière. Le lion, d'un saut, atteignit la rive opposée. L'âne, lui, se mit à nager si maladroitement qu'il risqua mille fois de se noyer. Enfin, il réussit à passer.

-Comment, dit le lion étonné, tu ne sais donc pas nager ?

-Moi, je nage mieux qu'un poisson.

-Et alors, pourquoi es-tu resté si longtemps à traverser ?

-Ah, c'est qu'avec ma queue, j'avais pris un poisson si gros, si gros... j'ai été obligé de le laisser pour venir te retrouver.

Le lion accepta la réponse et, de nouveau, les deux animaux se mirent en route. Une muraille se présenta bientôt. Le lion la franchit d'un bond. Le malheureux baudet leva d'abord ses pattes de devant, puis, en un suprême effort, réussit à monter sur le mur. Mais alors, il se trouva en fâcheuse posture, ne pouvant ni avancer, ni reculer.

-Eh bien, que fais-tu donc là ?

-Ne vois-tu pas que je me pèse ? Je veux voir si la partie avant est plus lourde que l'arrière.


Enfin, après bien des efforts, Harpalionu franchit le mur. Une fois à terre, le lion dit à son compagnon :

-Je crois que tu me trompes, tu n'as aucune force !

-Tu crois ? Eh bien, parions à celui qui, le premier, jettera cette muraille à terre.

Aussitôt, le lion se mit à donner de grands coups de pattes dans le mur. Mais il se blessa et n'aboutit à rien.

-Je ne puis le démolir. Voyons si tu seras plus heureux.

L'âne se mit à ruer et, un instant plus tard, le mur fut à bas.

-Alors, te crois-tu encore plus fort que moi ?

-Je me croyais le plus fort de tous les animaux, mais je me trompais, tu l'es beaucoup plus que moi.

-Et encore, tu ne sais pas de quoi je suis également capable...

-Qu'as-tu de si extraordinaire ?

-Je mange des épines !

-Des épines ?

-Oui.

Et Harpalionu, avançant dans la preirie, se mit à tondre de beaux et gros chardons. Émerveillé, le lion lui dit :

-Vraiment, tu es un animal surprenant, aussi je vais te faire nommer roi des lions !

Une réunion de tous les lions eut lieu, et Harpalionu fut reconnu comme roi. Fort et sage, il régna de très nombreuses années. À sa mort, il fut enterré en grande pompe et, pendant longtemps, les plaines et les forêts retentirent des rugissements de tristesse et de douleur des lions, tous plongés dans la plus grande affliction...

Ce conte traditionnel a été recueilli en 1882, dans le village d'Olmiccia, en Corse du Sud, par J.-B. Frédéric Ortoli.