LE CERF

cerf Buffon, naturaliste français du XVIIIe siècle, l'avait décrété << laid, jaune et court sur pattes >> ! L'inconscient...

Ici, au village de Zonza, à quelques virages des somptueuses aiguilles de Bavella, ce jugement relèverait presque du crime de lèse-majesté. Laid, le cerf corse? Buffon aurait dû rajuster ses binocles.

Largement braconné, massacré abusivement durant la Seconde Guerre mondiale - les troupes de Mussolini, puis les Alliés le tiraient à la mitraillette... - son extinction a été effective en 1969, avec la mort de la dernière biche. Le cerf, pourtant, peuplait auparavant tout le pays. Les Romains, qui importaient leurs animaux de chasse lorsqu'ils envahissaient une terre, l'auraient fait venir de Sardaigne vers 400 avant Jésus-Christ. Les noms des lieux portent souvent sa marque: la pointe d'U Cervu (du cerf) ou la vallée d'U Roncu (du brame) attestent sa présence et son influence en Corse.

Pour François Orsetti, l'un des responsables du projet grande faune au parc naturel régional de Corse, ce cervidé est le plus précieux du monde. «Un spécialiste australien est même venu l'observer l'an passé...», précise-t-il avec fierté. Normal: alors qu'il avait complètement disparu du territoire à la fin des années 1960, le voilà réintroduit dans son milieu naturel. Aujourd'hui, quelque 150 animaux ont réinvesti les maquis et les forêts corses, principalement dans l'Alta Rocca, ainsi que dans la région d'Aléria. Près de la moitié du cheptel est en enclos, en attendant d'être lâché, l'autre a déjà retrouvé une vie sauvage.

En 1976, une mission scientifique est désignée par le parc naturel régional pour le réintroduire dans l'île. La même sous-espèce étant présente en Sardaigne, les négociations entre les deux voisins débutent. Il faudra attendre neuf ans pour que les Sardes cèdent enfin quatre animaux (un mâle, une biche, une bichette et un faon)! Le 9 novembre 1985, un hélicoptère de l'armée, un Puma, dépose des sabots de contention portant les cervidés sur le sol corse...

En 1991, le pénitencier agricole de Casabianca (le dernier de France, destiné aux auteurs de crimes passionnels) propose de mettre un terrain au service du parc: la deuxième réserve est créée, avec 11 animaux issus du premier enclos. La troisième ouvre en 1994, à Ania, avec 14 individus. Quatre ans plus tard, on effectue les premiers lâchers à Quenza; les bêtes sont alors équipées d'un collier émetteur. Il s'agit de surveiller leur comportement. Une expérience passionnante: «Durant deux ans, je n'ai pas pris de congés! raconte François Orsetti. J'étais tout le temps dans les bois, à retracer leurs allées et venues sur des cartes.»

D'autres bêtes ont ensuite été libérées. A part un cas de homing (un animal a cherché à retourner dans l'enclos) et trois femelles mortes d'entérotoxémie (elles se sont gavées de denrées inconnues qu'elles n'ont pas pu digérer), l'expérience s'est bien passée. Les premières naissances in natura ont même eu lieu. Pour les contrôler, François Orsetti ne peut désormais s'appuyer que sur les témoignages de chasseurs ou de touristes lui disant avoir aperçu des faons.

«Nous n'avons eu aucun acte de braconnage, ce qui est exceptionnel: la population a compris l'enjeu. Les mentalités ont évolué. Heureusement car, pour que le projet fonctionne, il était vital que les chasseurs nous suivent.» Actuellement, le cerf est classé comme gibier avec plan de chasse zéro. Mais, d'ici à une quinzaine d'années, on espère autoriser de nouveau sa traque, pourvu qu'elle soit limitée.

En attendant, les promeneurs peuvent, au hasard des chemins de pays qui sillonnent l'Alta Rocca, croiser des cerfs sauvages. Un luxe à apprécier.

D'après un texte de Laurence Debril : "Le cerf corse se rembuche"

L'Express "Spécial Corse" du 25/07/2002

Photo :T. Dudoit/L'Express


Pour une randonnée avec un guide accompagnateur sur les sentiers de l'Alta Rocca:

Renseignements: 04-95-51-79-10 et www.parc-naturel-corse.fr