LES LACS

lac La légende raconte que les lacs corses naquirent lorsque les fées jetèrent des diamants dans la montagne.

Depuis, ces petits bijoux sont blottis dans les cuvettes rocheuses d'altitude ou dans de vastes pelouses.


Au temps où la terre de Corse et le continent ne faisaient qu'un, les montagnes étaient encore plus élevées qu'aujourd'hui. Depuis, la Corse est devenue une île, une montagne dans la mer.

Le rabotage glaciaire et l'érosion ont fait leur œuvre. <> du Quaternaire ont laissé la place à des cirques splendides, des lacs, ou même des chapelets de lacs d'altitude, qui sont l'une des beautés de l'île.

Ceux-ci sont presque toujours situés dans les massifs cristallins, autour des monts Renoso, Rotondo, Cinto, d'Oro.

Les géographes ne s'accordent pas sur leur nombre. Certains parlent d'une quarantaine, d'autres, plus restrictifs, refusent l'appellation de lacs à ces étendues d'eau, parfois éphémères, qui sont qualifiées d'étangs.C'est ainsi que chaque année voit naître, dans le lit de certaines vallées, de petits lacs qui ne passeront peut-être pas l'été.

Toutefois les grands lacs, éternels et dont la profondeur dépasse 5 mètres, sont si nombreux qu'on surnomme cette région l'Écosse de la Corse. Encore qu'ils ne renferment ni monstres dévoreurs ni naufrageurs, mais des saumons de rivière et des truites très pigmentées, qu'on ne trouve qu'en Sardaigne et en Corse. Ces poissons apprécient la fraîcheur et la richesse en oxygène des eaux des lacs d'altitude. Ils font la joie des pêcheurs, en particulier sur les bords du Bastini et du Melo.

Le Melo est devenu un rendez-vous très fréquenté (près de 60.000 visiteurs par an) pour la randonnée. Le lac est situé à un peu plus de 1 700 mètres d'altitude, et ses eaux s'étendent sur plus de 6 hectares, atteignant une profondeur de 20 mètres par endroit. sa surface est gelée pendant près de la moitié de l'année. C'est ce lac qui donne naissance à la Restonica, dont on dit que les eaux sont vivifiantes et régénératrices.

La légende prétend qu'autrefois on trempait pour les dérouiller les canons des fusils dans le courant du Melo.
Ses eaux avaient même la propriété d'<< argenter >> le métal et étaient réputées << si claires, si fraîches, plus légères que l'éther, plus délectables que le vin >>.


Le lac est entouré de pelouses et d'une grande aulnaie qui abrite des anémones des Alpes et des ancolies.À peine a-t-on quitté ses rives qu'en moins d'une heure de marche il est possible de gagner, à 1 930 mètres d'altitude, le Capitello.

Ses 42 mètres de fond lui valent d'être le plus profond des lacs corses. C'est aussi le plus spectaculaire, souvent comparé à un immense bénitier dans la falaise, car il est entouré de parois très abruptes culminant à plus de 2 200 mètres. Quand on marche dans le pays des lacs, chaque nom suscite un nouveau désir.

Ainsi est-il traditionnel de faire la balade des trois lacs en poursuivant la visite du Melo et du Capitello par celle du Goria, à 1 850 mètres d'altitude.

Les passionnés suivront la ligne des crêtes pour découvrir les petits lacs de Cavacciole et de Scapuccioli avec la cascade de Grotelle, le lac de Pozzolu proche du sommet du Rotondo, et surtout, dans le lointain, le lac de Nino.

Ce grand lac, le deuxième de l'île avec ses 7 hectares de superficie et ses 12 mètres de profondeur, est l'un des plus fascinants, par sa faune, sa flore et ses légendes. Il faut bien lui réserver une journée entière. S'il semble toujours endormi au fond d'une vaste cuvette entourée de hauts sommets - Cimatelle, Tozzu, Artica -, il offre le paysage très particulier des "pozzine", ces pelouses tourbeuses d'un vert tendre, vieilles de plusieurs milliers d'années, et qui renferment diverses espèces de mousses. Elles doivent ce nom de "pozzine" au botaniste Briquet, qui les baptisa ainsi en 1910 par référence aux trous d'eau (i pozzi en corse). En effet, les tourbières, plus vertes que des jardins anglais, sont parsemées de mares où se reflète le bleu intense du ciel.


pozzineLe gazon, imbibé d'eau, se décompose à la base en donnant la tourbe. Ce sont des réservoirs de fraîcheur, recouverts d'une herbe tendre que les vaches et les cochons viennent dévorer tout au long de l'été, avec à la fois le risque de les dégrader, mais aussi l'avantage d'éviter l'invasion des arbustes. Il faut maintenir un juste équilibre... Ces "pozzine" permettent aussi à différentes espèces végétales de s'épanouir, que ce soient les grassettes - petites plantes carnivores qui se nourrissent d'insectes attirés par l'eau - les violettes fragiles, les renoncules toujours fatiguées et à demi couchées, ou les aconits.

Enfin, il ne faut pas quitter le Nino sans faire un pélerinage aux sources du Tavignano, le deuxième fleuve de l'île. C'est au milieu de ce gazon feutré, parmi ces trous plus ou moins profonds - un paysage qui évoque l'origine des temps - que naît le jeune, le beau, le puissant Tavignano. Dans ce cadre se déroula, dit-on, le combat du diable et de saint Martin.

Le diable, qui avait établi sa forge sur les rives du Nino, voyait chaque jour saint Martin faire paître ses troupeaux sur les "pozzine". Un jour, la discussion dégénéra et le diable se mit dans une telle colère qu'il lança son marteau dans les airs. L'outil percuta la montagne, et la déchira, d'où le nom de Capu Tafunatu (tête trouée). Entre temps, saint Martin avait disparu, et le diable, furieux, se jeta dans le lac.

Les amoureux des lacs se devront aussi de faire un petit détour par le lac de Creno. Il est souvent oublié car c'est le moins élevé des lacs insulaires (1 350 mètres). On ne le découvre qu'au dernier moment, dans un amphithéatre de verdure sombre. Il a le charme des lacs norvégiens, entouré de pelouses tendres d'où s'élancent de grands pins bien droits, tandis que des nénuphares s'avancent dans ses eaux.

D'après un texte de Jean Delisle : Corse - trésors de l'île nature - Milan Presse