LE MAQUIS

maquis Les mots de << maquis >> et << corse >> sont si naturellement appariés qu'on n'entend pas le premier sans l'écho du second, mais le repaire des hors-la-loi est aussi le refuge des émerveillements simples...

Avec ses végétaux aux feuilles coriaces - le chêne vert, le chêne liège, le lentisque - le maquis fait partie du paysage corse et ses parfums vous assaillent dès l'arrivée dans l'île.

Il est fleuri tout au long de l'année : l'arbousier arbore ses fleurs en automne, les bruyères en mars, les cistes blancs et roses en mai, en formant d'immenses tapis fleuris; le myrte, plus discret, se manifeste début juillet, et sa fleur blanche éclate en milliers d'étamines parfumées qui ne durent qu'une journée.

Mais le maquis n'est pas qu'un paysage. Il joue un rôle fondamental dans l'écosystème et dans la vie des habitants de Corse. Il est le résultat d'une conquête : celle des végétaux sur la roche originelle, lesquels, avec l'aide des animaux, vont contribuer à la construction du sol.

Tout commence par les lichens et les mousses, qui préparent une pelouse à graminées ensemencée par des brouteurs et par le vent. Ainsi naissent les cistes et les génévriers, dont les feuilles vont, en tombant, augmenter l'épaisseur du sol et permettre à leur tour à des espèces arbusives de s'installer : bruyères arborescentes, arbousiers, lentisques, myrtes... Ce milieu peut alors accueillir d'autres semences apportées par les oiseaux, en particulier les pigeons ; alors apparaît le chêne vert.

Sept espèces principales entrent dans la composition du maquis : arbousier, myrte, ciste blanc et rose, bruyère arborescente, chêne vert, filaire et lentisque.

Cela n'empêche pas le maquis d'offrir une grande diversité de paysages : ouvert et bas sur le littoral, formé de denses frondaisons dans les zones plus élevées et devenant forêt de chênes verts dans des aires protègées.

Certes, << maquis >> est d'origine insulaire : c'est la broussaille qui fait comme une tache (macchia) dans les paysages; mais les botanistes l'appliquent à toutes les formations ligneuses plus ou moins denses, peu élevées, qui, en climat méditerranéen, occupent les sols siliceux en lieu et place des forêts détournées de leur évolution naturelle par l'action humaine, et d'abord par les feux.

De nos jours, le maquis se développe aussi sur les terres abandonnées par l'agriculture, phase initiale du retour à l'état boisé.

Sur le continent, les massifs des Maures, de l'Estérel et les Albères sont en majeure partie, couverts par un maquis aux constituants ligneux de base très analogues à ceux de Corse : arbousier, bruyère arborescente, filaires, nerprun alaterne, pistachiers, myrte, calycotomes, cistes, etc...

Des lianes comme la salsepareille contribuent à le rendre impénétrable. Il s'agit pour la plupart d'essences toujours vertes, adaptées à la longue sécheresse estivale, et qui repartent de souche après l'incendie. Celui-ci ramène le maquis au stade << ouvert >>. Des plantes de lumière s'y développent : cistes aux graines stimulées par la chaleur des flammes, lavande stéchade, immortelle d'Italie, romarin, estc...

Toutes en bonne place dans la formule du parfum de l'Île de Beauté.


Il n'en reste pas moins que la macchia au sens sticte a une histoire originale.

Vers les VIIe et VIe millénaires avant notre ère, alors que la forêt méditerranéenne du continent est sous la dépendance majeure des chênes à feuilles caduques, ceux-ci, en Corse, se cantonnent sur le versant Est de l'île.

Comme l'ont montré les recherches du paléobotaniste Reille sur les fossiles du lac Bastani, la plus grande partie de la côte occidentale est alors occupée (jusqu'à 1 500 m) par une forêt dense de bruyères arborescentes et d'arbousiers.

Qu'on imagine une sorte de maquis géant, simplifié, peu dense au niveau du sol tant la pénombre étiole les basses branches et limite la végétation du sous-bois, avec des fûts écailleux hauts de 10 à 15 mètres, et plus. Le vieux taillis de chênes verts de l'île de Porquerolles en donne une lointaine idée.

Comme sur le continent, l'arrivée des agriculteurs n'a pas tardé à modifier le paysage végétal. Les feux ont détruit le maquis originel, favorisant la pénétration et l'extension du chêne vert ( le chêne-liège étant privilégié bien plus tard pour son écorce), et empêchant l'évolution des milieux boisés vers la forêt véritable, dès lors cantonnée à l'étage montagnard, domaine du hêtre, du sapin, et surtout du pin laricio.


cistearbousier








Ciste corse et Arbousier




Une jeunesse en fleurs


Le maquis sous sa forme actuelle s'est donc installé très tôt. Comme il ne vieillit jamais beaucoup, il reste dense. Le régime forestier du taillis, qui table sur la régénération par les rejets de souche, le consolide.

Dans sa jeunesse, il est donc très riche en aromatiques; c'est aussi à ce stade qu'il accueille un grand nombre de plantes herbacées, annuelles ou vivaces, où la flore corse compte beaucoup de ses richesses - la plupart à floraison printanière, comme les orchidées.

En été, le maquis est un dormeur à l'haleine balsamique.

À l'automne, l'arbouse pâteuse rougit les sentiers. C'est le temps des confitures sauvages, de la liqueur de myrte. Les petits cyclamens font la joie des promeneurs de contre-saison.

" En Corse du Sud, c'était avec des branches d'albitru (arbousier) que les enfants faisaient leur tournée des vœux du 1er jour de l'an.
En prononçant leurs vœux, ils en déposaient une sur la table ou sur le pétrin de la maison visitée. Symbole de loyauté.

L'albitru fait également l'objet d'une belle légende :

Lorsqu'il fut poursuivi par ses ennemis, Jésus-Christ, dit-on, fut caché par un arbousier généreux. Mais la traître Scopa (bruyère) n'hésita pas à dénoncer son voisin et Jésus fut capturé. Bénissant l'arbre charitable, il le pourvut de fruits et bannit la bruyère qui depuis lors fleurit sans jamais donner de fruits "



D'après des textes de Pierre Lieutaghi & Denise Viale - Milan Presse
Almanach de la Mémoire et des coutumes par Claire Tievant & Lucie Desideri - Albin Michel