LES VENDANGES

Les premiers cépages auraient été apportés en Corse par les Grecs.

Autrefois, chaque famille cultivant sa petite vigne (vignarella), il fallait compter autant de vins différents qu'il y avait alors de vignes! En 1769, James Boswel écrivait :

"La Corse peut donner une abondance de vins excellents; on fait au Capi Corsu deux sortes de vins blancs, dont l'un a beaucoup de rapport au Malaga. (...) L'autre espèce de vin blanc ressemble assez au Frontignan. A Furiani, on fait du vin blanc qu'on peut boire pour du Syracuse, excepté qu'il n'est pas tout à fait si doux, mais qui, tout compté, lui est préférable. Dans quelques villages, on fait un vin blanc d'une douceur exquise, très ressemblant au toquay. A Vescovato et à Campoloro; on en recueille qui a le goût du bourgogne. Dans toute l'île, on trouve des vins de goûts différents."

Souvent groupées sur des parcelles favorables à la culture, les vignes furent surveillées pendant des siècles par des gardiens chargés de prévenir les dommages causés par les vols (les soldats génois en étaient souvent responsables) et par les troupeaux laissés en liberté. En Terre du Commun, les paysans élisaient des gardiens (campaï) qui étaient payés à l'année (un décalitre d'orge par propriétaire) pour surveiller vignes et arbres fruitiers. Ils étaient responsables des dommages et, leurs fautes de vigilance établies, ils devaient indemniser le propriétaire concerné.

Un témoignage datant de 1835 donne une description précise de la méthode employée par ces gardiens (baroni) dans la régiond'Ajaccio:

"On voit aussi sur les collines voisines d'Ajaccio, au milieu des vignobles, d'autres petits monuments pittoresques, qui achèvent de donner à la campagne un aspect particulier: ce sont les guérites des gardiens de vignes, nommées pargoliti. Placées ordinairement sur le sommet d'un tertre, elles sont formées par quatre jeunes pins, réunis par deux plates formes en clayonnage. Le gardien se tient assis sur la première, élevée de deux à trois mètres au-dessus du sol. La seconde, qui forme le toit, est couverte de feuillages. Le gardien, nommé dans le pays barone, armé d'un fusil, est muni d'une conque qu'il embouche de temps en temps pour avertir les maraudeurs de sa présence."

Les frais d'entretien d'une vigne, mis à part ceux de la vendange, représentaient un peu plus de la moitié de la recette. Lorsqu'on vendait une vigne, on désignait sa valeur en journées de travail employées à la taille. On disait par exemple que la vigne était de "trente journées" (vigna di trenta jurnata) quand un seul homme devait consacrer trente jours pour la tailler. On l'evaluait aussi en précisant qu'elle était de "tant de voyages", ce qui correspondait au nombre de voyages que pouvait faire un mulet pour porter le moût à la ville.

Quand arrive l'époque des vendanges, les vignerons font appel à une main d'œuvre supplémentaire pour ramasser à temps les raisins arrivés à maturité. Selon la taille des exploitations, cette main-d'œuvre est embauchée et payée à la journée, ou se recrute parmi les amis et les parents qui viennent bénévolement prêter main-forte au vigneron.

La vendange (a vindemia) fait donc partie des grands travaux collectifs saisonniers.

Jadis, dans les villages où l'on cultivait des petites vignes familiales, on vendangeait en une seule journée. Quelques jours auparavant, on nettoyait les tonneaux avec du genévrier (spargula) que l'on ramassait dans le maquis. On en faisait une décoction pour désinfecter et parfumer les tonneaux.

Lorsque toute la vigne était vendangée, on avait soin de placer une petite croix (crucetta) au sommet des dernières grappes à transporter au pressoir.

Autrefois, le raisin était foulé aux pieds sur une cuve (u palmentu, a tina) en maçonnerie. Placé dessus, le fouloir consistait en une sorte de caisse carrée dont le fond et les côtés étaient percés de trous. Au fur et à mesure de la vendange, on remplissait le fouloir (graticulu) de raisin, et les hommes, entraient dedans pour l'écraser.

Lorsque toute la vendange avait été foulée ainsi aux pieds, soit on laissait le moût (u mostu) et le marc (vinaccia) dans la cuve où ils fermentaient, soit on les transvasait au fur et à mesure dans des tonneaux où ils fermentaient de même. La fermentation obtenue, on soutirait le vin au bout de quelques jours (8 à 30 jours).

Enfin, à la Saint-Martin, on renouvelait une dernière fois cette opération avant de laisser le vin reposer et se bonifier.

A l'issue des vendanges, on sortait enfin l'alambic pour faire la fameuse eau de vie (Acquavita).

Chaque famille préparait autrefois ses raisins secs: d'abord mis à tremper dans une tisane d'inule visqueuse, de fenouil, de noyer, de myrte et de lentisque, ils étaient ensuite mis à sécher. Ces provisions de ménage étaient fortes appréciées, l'hiver, à la veillée.